2 août 2016

Découverte de SN2016ekg


Le 28 Juillet dernier, j'ai mis le doigt sur une nouvelle candidate supernova dans les images de Tarot Chili. Elle est située dans la galaxie PGC67803, dans la constellation du Poisson Austral, quelques degrés à l'Ouest de l'étoile brillante Fomalhaut.
L'objet était déjà présent dans les images de la veille, mais je l'avais balayé d'un revers de main car il ne me semblait pas d'aspect stellaire ... un peu trop vite.

Images de Tarot Chili ayant servi à la découverte de SN2016ekg
L'analyse des images brutes ne laissait plus de doute sur le fait qu'un nouvel astre était présent devant la galaxie PGC67803.

Comparaison d'une image de référence du Digital Sky Survey et de la somme de 4 poses de Tarot Chili

Après les vérifications habituelles auprès du TNS, des AstronomersTelegram, ou du site de David Bishop, il était temps de faire le rapport de découverte, sur le TNS justement.
Et quand on poste ses infos autour de minuit, il faut y aller doucement pour ne pas écrire de bêtises :-)
Le rapport est ICI.

Quelques collègues astronomes amateurs sont également allés la visiter, comme Joël Nicolas. Pas facile depuis le sud de la France où l'objet culmine à 13° au dessus de l'horizon Sud, au mieux.


Le spectre de la supernova est arrivé quelques jours plus tard, en provenance du Chili également, via le New Technology Telescope à La Silla. Un joli bébé de 3.58 mètres de diamètre.
Il s'agit d'une supernova de type Ia, une chandelle cosmique, dont le spectre est ci-dessous.
J'y ai ajouté un peu de couleurs pour présenter les raies d'absorption caractéristiques de ce type de supernova. Absence d'hydrogène et d'hélium, et présence de silicium étant les principales caractéristiques de ce genre d'objet.

Spectre de SN2016ekg, par PESSTO

Reste maintenant à faire un peu de suivi sur cet objet, qui devrait culminer en magnitude d'ici 5 ou 6 jours.
Avec une magnitude comprise entre 16 et 16.5, l'objet n'est pas trop compliqué à attraper. Son seul défaut est d'être très bas en France.


20 juillet 2016

Transit de l'exoplanète HD189733b

Après des mois de disette sur le plan des observations à la maison (la faute à une météo absolument catastrophique), cette semaine se devait d'être dédiée à l'astro. Et tant pis si la nuit à peu près noire ne commence qu'à Minuit.
Après 2 soirs de remise en route (bah oui, on s'use à ne plus pratiquer), et surtout la prise en main de mon nouvel APN (Canon EOS 1200D), il fallait bien refaire un peu de Science.
J'avais repéré sur l'Exoplanet Transit Database (ETD) le transit de ma copine HD189733b pour la nuit de Mardi à Mercredi, de 2h à 4h environ. Transit idéal qui me permettrait de tout faire d'une traite, sans subir le retournement de monture qui me cause à chaque fois des trous dans mes courbes (Exemple).
Parce qu'à la base, je n'avais pas prévu d'être à côté du PC pendant la séance. Un paramétrage nickel, et roule ma poule, moi je vais faire dodo :-)

Alors à quoi faut-il faire attention ?
- le suivi de la monture est suffisamment correct pour garder la cible et ses étoiles de comparaison dans le champ de l'APN pendant au moins 3 heures (eh oui, pas d'autoguidage)
- par extension, aucune partie du télescope ne va venir cogner le trépied pendant la prise de vue
- l'étoile va monter, puis descendre dans le ciel. Il faut qu'elle reste non saturée sur le capteur pendant tout ce temps. Idem pour les étoiles de comparaison. Mais il faut qu'il reste suffisamment de signal à traiter quand elles seront proches de l'horizon.
- aucun arbre, toit de maison, trampoline, ... ne cachera la cible pendant sa course dans le ciel
- l'alimentation électrique de tout le bazar ne lâchera pas avant la fin du transit
- les câbles qui relient le PC au télescope ne vont pas s'enrouler (s'étirer et casser quelque chose) à mesure que le télescope accompagne la cible dans le ciel
- il faut lancer suffisamment de poses, et bien faire ce calcul. C'est con, mais une fois j'avais oublié de modifier ce chiffre et je suis parti me coucher en lançant 10 poses... J'avais donc eu 10 minutes de prises au lieu de 5 heures escomptées.


9.1 GigaOctets de données et 5 heures de sommeil plus tard, avec un peu d'huile de coude à la réduction et au traitement des données, la courbe de transit apparaît bien. La planète a mis 109 minutes pour traverser le disque de son étoile (vu depuis la Terre).


Courbe de lumière de mon observation, générée par l'Exoplanet Transit Database
Les données résiduelles (différence entre la magnitude observée et la courbe d'ajustement) sont dans la moyenne de ce que je fais d'habitude. Plus les données se rapprochent de la courbe d'ajustement (en moyenne), et moins la courbe de lumière est bruitée.


Sitôt réduites, les données ont été soumises à l'ETD et viendront grossir la base de connaissances sur cette exoplanète.
L'objectif de ce genre de mesures sur le long cours est de voir s'il y a des dérives constatées dans les transits (longueur, profondeur, date) afin de déceler des éléments perturbateurs de l'exoplanète. Comme une autre planète orbitant pas loin mais ne transitant pas devant son étoile.
Ce travail est effectué par des groupes d'astronomes amateurs sur une base assez conséquente d'exoplanètes disponibles sur le site de l'ETD.
Une activité bien utile, sur de la Science bien actuelle, et qui permet de "voir" des choses que l'astrophoto ne nous montre pas : un ciel dynamique et des mondes qui peuplent notre galaxie.

16 mars 2016

Une planète géante entrée dans notre système solaire ?


Depuis un peu plus de 15 ans que je traîne sur Internet, des tas de sites s'amusent à faire peur à leurs lecteurs avec des prophéties astronomiques, les répétant tous les 2 ans puisque la précédente ne s'est pas produite.
Parmi les histoires qui reviennent sans cesse, on trouve l'idée qu'une planète géante (ou naine brune, ou naine rouge, bref un truc plus ou moins gros), est rentrée dans le système solaire interne (entre le Soleil et Jupiter) et s'apprête soit à percuter la Terre, soit à perturber son orbite. En tous cas, elle va foutre un joyeux bordel dans le secteur.
Les gourous qui annoncent ce genre de choses rapportent des observations de l'objet en question, sans jamais être foutus d'en donner les 6 paramètres orbitaux, ce qui est pourtant la base sans laquelle on ne peut pas situer un objet dans l'espace, ni déterminer sa trajectoire future. Ce serait tellement simple avec une vraie orbite d'aller vérifier "sur place" dans le ciel si toute cette histoire est vraie ou pas. Non, vous n'aurez jamais d'orbite permettant de calculer sa position dans le ciel pour un jour donné.

Mais alors comment pourrait-on repérer cet objet (grosse planète, naine brune) avant la catastrophe annoncée, si toutefois il y avait une part de vérité là-dedans ?

En fait, ce serait super simple à vérifier, si encore une fois toute cette histoire était vraie.

Sur l'infographie ci-dessous, j'ai reporté la magnitude de la plupart des astres majeurs de notre système solaire. Sur l'échelle de gauche est notée la magnitude, de -5 (très brillant) à 20 (très faible). C'est une échelle logarithmique inversée. Pas usuelle pour tout-un-chacun, mais en gros il faut retenir que plus la magnitude est grande et plus l'objet est faible.
Ce qu'il y a d'intéressant est que pour passer chaque palier, on diminue la luminosité d'un facteur 2,5.
Si bien que 5 magnitudes d'écart représentent un facteur 100 en luminosité.


L'étoile la plus brillante du ciel, Sirius (magnitude -1,5) se fait dépasser dans certains cas par Mercure, Jupiter, Mars et Vénus. L'étoile Véga, prise par définition comme référence de l'échelle des magnitudes, est à 0.

Alors pourquoi est-ce que je passe par ce graphique ?
Tout simplement parce que si une planète (une naine brune, une naine rouge, ...) entre dans le système solaire, elle va nécessairement avoir une certaine magnitude (éclat), combinaison de sa taille, son albédo et sa distance. Et qu'en s'approchant de nous, elle deviendra tour à tour plus brillante que Eris, puis plus brillante que Pluton, visible aux jumelles, puis visible à l'oeil nu, puis plus brillante que Saturne, Mercure, Jupiter, Mars et Venus... Et il arrive un moment où un truc de la taille de Jupiter qui croiserait dans le secteur atteindra forcément l'éclat de la Lune (magnitude -12).
Une planète, même de quelques masses joviennes, va réfléchir la lumière du Soleil, comme n'importe quelle planète, fut-elle naine, et ne pourra pas passer inaperçue dans le ciel. En plus, elle sera mobile.

Jetons un oeil à Eris, plus lointaine planète naine du système solaire à 96 unités astronomiques du soleil actuellement.
Position d'Eris par rapport au reste du système solaire... C'est loin ! (Source : JPL)
Elle fait les 2/3 de la taille de notre Lune, donc pas bien grande.
Sa magnitude est de 18.8, avec quelques menues variations en fonction de sa distance à la Terre. Je l'ai déjà shootée par le passé, c'est pas bien brillant, mais pas tellement exceptionnel pour les chasseurs de comètes et d'astéroïdes (amateurs et professionnels).

A cette distance, plaçons-y une planète de la taille de Jupiter, soit un peu plus de 60 fois son diamètre (3600 fois plus de surface réfléchissante), qui essaierait de rentrer incognito. Et je ne parle même pas d'une naine brune ou d'une naine rouge qui seraient bien plus grosses et plus brillantes.
Donc notre simili-Jupiter, située à 96 unités astronomiques, quelle magnitude fera t-elle ?
En vrai le calcul m'importe assez peu, car notre objet sera de toutes façons bien plus brillant que la magnitude 18.8 vu qu'il réfléchit 3600 plus la lumière solaire. Vraisemblablement entre 11 et 13 en fonction de son albédo.

Ce qu'il y a à retenir de ces chiffres, c'est que les magnitudes 11-12-13 sont hyper faciles à attraper pour les astronomes amateurs, même avec de petits télescopes. Et pour les chasseurs de comètes et d'astéroïdes amateurs qui scrutent le ciel sous toutes ses coutures, c'est de la rigolade.
Un objet qui atteindrait la magnitude 16 ne tiendrait pas 10 jours avant d'être attrapé par les professionnels. Les amateurs mettraient un peu plus de temps (moyens moins importants), mais le choperait tout de même assez vite. Or la magnitude 13, c'est 15 fois plus brillant que ça, et la magnitude 11, c'est 100 fois plus brillant. Ce qui en fait donc un objet hyper fastoche à repérer.

Alors on a combien de temps devant nous pour attraper un objet de la taille de Jupiter entrant dans le système solaire et se situant déjà au niveau d'Eris, à 96 unités astronomiques ?

Pour trouver cela, prenons l'exemple d'un objet dont la période de révolution autour du Soleil est de 3600 ans (durée qui rappellera des choses à ceux qui se baladent sur Internet) et qui traînerait ses guêtres de temps en temps dans le système solaire interne. Quel temps lui faut-il pour atteindre notre voisinage ?
A défaut d'avoir de vrais éléments orbitaux (souvenez-vous, "ils" ne les donnent jamais), on va se contenter d'une comète dont l'orbite est fortement excentrique, ce qui l'amènera le plus loin possible du Soleil à son aphélie.
La comète C/2004 F4 (Bradfield) possède des éléments orbitaux semblables à ce possible objet et on peut simuler son orbite sur le site du JPL (Internet Explorer only).

Orbite de la comète C/2004 (Bradfield), dont la période est de 3600 ans. Source : JPL

On trouve assez facilement qu'il faut à cette comète environ 76 ans (!!) pour parcourir les 96 unités astronomiques les plus proches du Soleil.
Mettons donc une planète de la taille de Jupiter sur l'orbite de la comète C/2004 F4 (Bradfield) et elle suivra le même chemin à la même vitesse (la masse de l'objet ne joue pas dans ce calcul *).
Elle sera visible par à peu près tous les astronomes amateurs pendant au moins 76 ans avant d'arriver dans notre voisinage, le tout en voyant sa magnitude augmenter sans cesse au cours de ces 76 ans.

Tout simplement impossible de se faire surprendre !
Et là encore, il ne s'agit que d'un objet de la taille de Jupiter. Une naine brune serait beaucoup plus brillante à tous les stades de son trajet.
On peut retourner le problème dans tous les sens, en faisant par exemple varier l'excentricité de l'orbite, on ne réussira qu'à rendre l'objet plus facile à détecter, ou plus lent à l'approche.

Conclusion de tout cela ?
Le jour où une grosse planète (ou une naine brune) entrera dans le système solaire pour y faire un bout de chemin, vous serez avertis par les astronomes professionnels (si si) et par les amateurs au moins une centaine d'années à l'avance. Et elle sera observable (et observée) pendant tout ce temps.
L'absence d'un tel objet observé en approche depuis 100 ans démontre que cet objet ne peut pas être déjà là, chez nous, tout près. Jusqu'à preuve du contraire, les astres suivent encore les lois de la physique et ne se téléportent pas brusquement à côté de la Terre. Nous sommes donc tranquilles pour encore un paquet d'années.

Ah, et sinon, pour terminer, le sondage du ciel en long, en large et en travers par le satellite WISE a déterminé qu'il n'y avait aucun objet de la taille de Jupiter à moins de 20 000 unités astronomiques du Soleil. Pas 96 comme dans mon exemple ... mais 20 000 ! Nous avons en fait plusieurs millénaires de tranquillité devant nous.


(*) En fait elle joue un rôle négligeable sur la période de la révolution de l'objet. Dans la 3ème loi de Kepler, la masse qui intervient est celle de l'étoile plus celle de l'objet, et la seconde est négligeable vis à vis de la première.

1 mars 2016

M31 2016-02b & SN 2016ajm

Le matin du 14 Février, j'observais attentivement mes images de M31 de la veille quand mon attention fut captée par un petit quelque chose dans la partie Nord-Est de la galaxie.
L'objet était bien présent sur 3 brutes, et en analysant des images plus anciennes, je le retrouvais très faible 2 jours auparavant.
Bingo la nova !


Pas eu l'occasion de retourner la voir depuis le 14/02. Il a neigé aux Canaries, les télescopes de Slooh sont bloqués.
Le Liverpool Telescope, situé aux Canaries mais manifestement pas bloqué par la neige, en a fait le spectre et posté un ATEL. Il s'agit bien d'une nova classique dans M31, appartenant à la classe FeII.


A peine remis de ces émotions-là, c'est le télescope de Tarot Chili qui allait rapidement me donner un peu de boulot. Le jour de mon anniversaire, je mettais le doigt sur une nouvelle candidate supernova sérieuse. Mais avec juste 2 images en stock, c'était insuffisant pour en être sûr.

Captures audela (en bas), référence DSS en haut à gauche, et image brute Tarot Chili en haut à droite
C'est au cours de la nuit suivante, avec 4 images confirmant que l'objet était toujours là au même endroit, que le doute fut levé.
Confirmation de AT 2016ajm (Crédit : Tarot Chili)

L'objet ne semblait pas appartenir à la grosse galaxie du haut (IC1860), mais sans doute à une petite qui se trouve en haut à gauche de l'objet. C'est une galaxie au nom improbable (2dFGRS TGS394Z183) et  un spectre serait un bon moyen de savoir si cette possible supernova appartient à l'amas de galaxies qu'on voit sur l'image.
Ce sera confirmé par PESSTO quelques jours plus tard qui révélera qu'il s'agit d'une SN Ia "peculiar", un type de supernova Ia particulier sous lumineux.
Toutes les infos et le spectre sont disponibles sur le TNS : http://wis-tns.weizmann.ac.il/object/2016ajm

Déjà 2 supernovae Tarot cette année, contre une seule en 2014 et aucune en 2015. L'année commence décidément bien :-)

12 février 2016

Nouvelle supernova avec TAROT

La dernière supernova découverte avec les télescopes TAROT s'appelait SN 2014bz. C'était il y a plus d'un an et demi. Les images des télescopes de Calern et la Silla ont défilé toute l'année 2015 sans jamais rien montrer. Nous avions monté une belle équipe de recherche de supernovae avec TAROT fin 2014, et cette disette en 2015 a eu raison de la patience de beaucoup de monde.
Et puis au soir du 10 Février 2016, j'ai noté un petit quelque chose dans la galaxie MCG-01-37-007, une petite spirale barrée dans la constellation de la Vierge.


La trace n'est pas particulièrement nette, et pourrait aisément être prise pour un artefact. Mais en allant analyser les images brutes sur le server, j'ai une trace nette, une trace pas nette, et une absence de trace sur les 3 images disponibles. La troisième étant de mauvaise qualité, il me reste en fait 2 images intéressantes.
Ce n'est pas suffisant pour déclarer une découverte. Il faut une image avec un autre télescope. Les télescopes Slooh aux Canaries ne sont pas disponibles. Que faire ? Attendre 36 heures de plus ?
Il faut pourtant se dépêcher car la Vierge est une constellation particulièrement scrutée par les chasseurs de supernovae. Sa haute densité en galaxies permet d'en observer beaucoup en peu d'images.
Il est alors 0h20 le 11 Février et je me décide à contacter François Kugel car sur l'animation du satellite météo, il semblait faire beau chez lui. Il m'avait filé un bon coup de main sur SN 2015ar. Mais il était quand même un peu tard :-)
Je pars me coucher et au petit matin, je m'aperçois que François a répondu à ma demande et a obtenu une image sur laquelle on voit nettement la candidate.

Image transmise par François
Image de référence issue du DSS

C'est très agréable de se réveiller le matin avec de bonnes nouvelles comme celle-là :-)
Un petit tour sur le Transient Name Server de l'UAI pour vérifier que personne ne l'avait déclarée pendant que je dormais, et je me suis lancé dans la soumission de mon premier rapport de découverte sur leur nouvelle interface. C'est plus complexe qu'avant, mais aussi plus complet. C'est donc un peu plus long à soumettre. 
La possible supernova AT 2016adr était née ! Son formulaire de déclaration est ICI.
Au passage, j'en ai profité pour changer le nom de la galaxie, en préférant sa dénomination dans le catalogue PGC, plus commun que le MCG. La possible supernova est donc dans la galaxie PGC 51765.

Le matin du 12 Février, une image (de mauvaise qualité) en provenance des Canaries me montrait que je n'avais pas eu la berlue. Elle est toujours là :-)
Plus qu'à attendre un spectre pour transformer AT 2016adr en SN 2016adr !


27 janvier 2016

Collaboration amateurs/pros pour la découverte d'une exoplanète


L'appel


Le 4 Janvier dernier, je recevais (avec d'autres) un message d'Alexandre Santerne, astronome français spécialisé dans les exoplanètes, invitant toutes les personnes intéressées à l'aider à observer une nouvelle exoplanète. L'objet n'ayant pas encore été découvert, il s'agissait ici de le caractériser pour annoncer cette découverte. Alexandre présentait donc les caractéristiques de l'objet :


Nous avons détecté une nouvelle planète parmi les étoiles observées par la mission K2. C'est un jupiter chaud très facile à observer depuis le sol (profondeur 20mmag) et autour d'une étoile brillante (V=12.4). De plus, elle est parfaitement visible en ce moment (proche des pléiades) depuis l'hémisphère Nord.


Une profondeur de 20mmag sur une étoile de magnitude 12.4, je me suis dit "Chouette alors !". J'ai déjà fait quelque chose de semblable. C'est un poil plus compliqué ici, mais pas tant que ça.
Quand Alexandre dit "très facile à observer depuis le sol", c'est très facile par rapport à toutes les autres exoplanètes. Des télescopes de 200mm suffisent ici pour attraper le transit.

Le prochain transit observable en Europe aura lieu la nuit du vendredi 15 janvier. Il est nécessaire d'observer toute la nuit jusqu'à 1hUT environ.


Oh joie ! Une soirée d'observation et pas de boulot le lendemain !

Si vous êtes intéressés et disponibles, merci de me contacter

Toutes les conditions étaient réunies pour que je tente l'expérience. En plus, avec toutes les améliorations qu'on avait apportées à l'observatoire de Géotopia, c'était l'occasion idéale de tester tout ça.

A noter ici la démarche tout à fait intéressante d'Alexandre, modèle de ce qui peut se faire en collaboration amateurs/professionnels en astronomie.
Ne pouvant réaliser seul les mesures qui lui auraient permis de déclarer sa découverte très rapidement, il s'adresse directement à un ensemble de personnes dont la majorité sont amateurs. Il ne tape pas complètement au hasard. Il sait que dans le lot qu'il adresse, il y a de nombreuses personnes qui sont capables de réaliser cette mesure. Mais il ne les connait pas toutes.
Et ce jour-là, un peu plus d'une vingtaine de volontaires se manifestent. 
Il n'hésite ensuite pas à partager avec les volontaires ce qui est, au moment des faits, un secret : les coordonnées de l'étoile et la date supposée du transit de l'exoplanète. A partir de là, nous formons une équipe et nous avons une mission pour laquelle il faut se préparer.

Les préparatifs



Champ autour de l'étoile cible, avec son compagnon très proche

La semaine précédant le transit, je passe donc du temps à l'observatoire pour repérer le champ de l'étoile hôte, faire des tests de temps de pose et de filtre. L'étoile visée a un compagnon très serré. Idéalement il faudrait séparer les 2 étoiles pour la photométrie. Possible ? Quel temps de pose acceptable pour que le compagnon ne parasite pas l'étoile cible ?
Je comprends à cette occasion que le filtre rouge de la caméra de l'observatoire ne me permettra pas de faire des mesures assez précises. Il est très loin du "Sloan r" recommandé, et filtre beaucoup trop cette bande spectrale. Je ferai donc mes poses avec le filtre clair.
C'est à cette occasion également que je me rends compte qu'il y aura un retournement de monture pendant la séance d'acquisition. La dernière fois que j'avais subi un retournement pendant un transit exoplanétaire, ça m'avait valu un beau trou dans ma courbe. Il fallait donc s'y préparer mieux cette fois-ci.



Le jour J


Le Vendredi 15 Janvier, tout l'après-midi j'ai scruté les animations météo et les prévisions du soir. Les différents sites étaient mitigés pour le Nord-Pas de Calais. Un flux de Nord apportant des averses de neiges sur pas mal de régions était en action. Et la limite beau temps/averses traversait la région. Il fallait absolument que ça passe le plus à l'Est possible.

Dès 17h30, des messages tombent dans la boîte mail. L'équipe d'amateurs se met en place :

J'espere que vous avez une bonne météo, ici à Nice c'est pour l'instant c'est parfait avec une humidité faible qui j'espere va durer


Pas mal de mise au point pour la manip cette semaine, mais actuellement, il neige sur la Drôme nord.

Dans le Tarn actuellement le ciel et clair, mais les prévisions sont défavorables, avec un peu de chance ... faible humidité, vent fort 45-50 Km/h


Pour ma part, à 18h00, j'étais mitigé :

Très couvert pour l'instant dans le Nord. Certains sites météo m'annoncent des éclaircies à venir, d'autres non. Dans le doute, je prépare tout comme s'il allait faire beau. On verra bien.

Et le miracle survint !
Les nuages sont restés cantonnés à l'Est de la région. Je les voyais de chez moi à l'horizon, apportant même de la neige à 50km de l'observatoire, mais jamais ils n'ont été en mesure de parasiter cette belle soirée.
Nous savions que le transit pourrait avoir un peu d'avance sur les éphémérides partiels d'Alexandre. Et ce fut le cas. Je n'ai pas été en mesure de mesurer le début du transit malgré un nouveau record de vitesse d'installation du matériel. Merci les préparatifs des jours précédents :-)

Les acquisitions se passent bien. Je scrute attentivement chaque image. La série est bonne. J'attend le retournement de monture. Sachant qu'il ne se déclenche pas toujours tout seul, je décide de le provoquer. Hop, ni une, ni deux, réorientation de la coupole, recadrage de l'étoile cible parce qu'elle n'était plus au centre, et c'était reparti pour la suite. Je n'ai presque pas perdu de temps.
Ca roulait tellement bien que j'ai même laissé le système tourner tout seul pour aller saluer mes comparses du club astro qui étaient réunis pas loin de là depuis 21h.
En revenant à l'observatoire, tout allait bien... Certains jours, Murphy n'est pas sur mon dos.

Et vers minuit, les emails des autres observateurs recommencent à tomber :

Ici, le temps a été de la partie et je vais commencer le dépouillement. Je vous tiens au courant dans la nuit

Du côté de Buthiers 77 (TJMS) une nuit bien dégagée et une confirmation d'un transit qui a commencé plus tôt que prévu

Pas d'observation possible du coté de l'Alsace, nuages et neige au rendez-vous malheureusement.Bravo à ceux qui ont eux la chance d'observer ce transit, encore une preuve que les amateurs ont leur rôle à jouer dans la recherche scientifique !

C'est sympa de voir tous ces résultats ! Au Pic du Midi il a fait 17° et un vent jusqu'à 100Km/h...C'est la première fois que je vois autant d'observateurs sur un même phénomène, bravo à Alexandre pour l'organisation.

Je disais que Murphy m'avait évité ... c'est pas faux, mais il fallait quand même que tout ne tourne pas complètement rond. Pendant la séance d'acquisition, je me suis rendu compte que j'avais oublié ma clé USB pour ramener les images chez moi. Pas moyen de faire le dépouillement des données sur place, il me fallait donc un support pour ramener 3 Go de données à la maison. C'est moche de déployer autant de technologie pour observer une exoplanète et de se retrouver couillon à ne pas pouvoir traiter les données à cause d'une clé USB manquante :-)
J'ai finalement été secouru par Jean-Luc du club astro et après une nuit courte et une matinée (longue) à regarder mon aîné participer à un tournoi de foot, j'ai pu dépouiller mes données.

Voici la courbe qui en est sortie :


Comme prévu il manque le début du transit vers 20h15 locale (l'heure sur le graphique est en Temps Universel), mais le transit et la remontée sont bien là. La marge d'erreur sur les mesures de magnitude était voisine de 1.8 milli-magnitude, ce qui est bien suffisant pour montrer le transit.
J'ai transmis mes données à Alexandre qui a compilé tout ce qu'il avait pour sortir, ce 29 Janvier, le brouillon de sa publication sur ArXiv. Le brouillon est rendu public en même temps que la soumission à un journal à comité de lecture. Ici c'est the Astrophysical Journal.
Ainsi, tout le monde est capable de critiquer le travail effectué et de participer à l'amélioration du rapport si nécessaire.
Les participants à cette campagne, tous coauteurs de la publication, ont déjà eu l'occasion de s'exprimer sur ce papier, ce qui a permis de l'améliorer une première fois avant sa soumission. Ici encore, les professionnels partagent sans problème leurs avancées, leurs critiques, leurs interrogations et leurs conclusions avec les amateurs qui sont dans la boucle. L'impression de faire partie d'une équipe est totale.

Dans cette publication, Alexandre présente les données collectées sur cette nouvelle exoplanète, nommée EPIC211089792 b :
- son rayon : 1.19 fois celui de Jupiter
- sa période de révolution autour de son étoile : 3.25 jours
- sa masse : 3 quarts de celle de Jupiter
- ...
et toute la démarche qui a conduit à l'obtention de ces résultats. Car au final, autant que le résultat, la démarche va être examinée par les relecteurs.

Les courbes des amateurs sont compilées dans le graphique ci-contre. Des fortunes diverses en fonction de la météo, mais le fait que nous étions bien répartis sur le territoire français a grandement aidé à s'affranchir des conditions météo très incertaines ce soir-là. Il y avait également un italien et un portugais.

Les résultats sont à la mesure des attentes. Pour une science qui n'existe que depuis 20 ans, être aujourd'hui à la portée de beaucoup d'amateurs est quelque chose de formidable. Ce beau succès risque fort d'amener d'autres collaborations de ce genre.

La courbe en haut à gauche est celle du satellite Kepler. Elle souffre moins que les autres des turbulences atmosphériques. Mais dans l'espace, c'est un peu normal ;-)
La seconde, en haut au milieu, est celle du programme de recherche d'exoplanètes super-WASP. La planète était présente dans leurs données, mais ils sont passés à côté de la découverte.

Finalement tout le monde a été très content de cette collaboration. Et l'observatoire de Géotopia participe ici à sa première vraie campagne scientifique, aux côtés de grands observatoires et observateurs français. Vivement la prochaine !
Il faut encore que je lui obtienne un code UAI et il sera totalement opérationnel pour faire de la Science !

19 janvier 2016

L'Esprit Sorcier et l'astéroïde (23882) Fredcourant

Découvert le 22 Septembre 1998 par le programme ODAS (OCA-DLR Asteroid Survey), l'astéroïde (23882) Fredcourant a tout d'abord porté le nom "1998 SC12". C'était en fait la redécouverte de 2 astéroïdes précédemment découverts (1991 GT3 et 1987 SF8) et correspondant, après vérification, à un seul et même objet.
ODAS était un programme de recherche de NEO (Near Earth Objects) européen, et cet astéroïde fut découvert à l'Observatoire de la Cote-d'Azur (OCA), à Caussols. Ce n'est par contre pas un NEO, mais un astéroïde de la ceinture principale, qui orbite entre Mars et Jupiter.
Après avoir reconstruit l'orbite de cet astéroïde, les astronomes sont remontés dans les archives jusqu'au 22 Mai 1955 pour retrouver des apparitions de 23882FC dans des images du Mont Palomar. Bien que photographié à cette époque, son mouvement n'avait pas été remarqué.



Le 20 mai 2008, une circulaire du Minor Planet Center (l'organisme qui gère la découverte, le calcul des orbites et le nommage des astéroïdes) publie le MPC 62929 qui valide le nommage définitif de plusieurs astéroïdes, dont les fameux Fredcourant, Gourmaud et Quindou.
Les 3 animateurs de "C'est pas sorcier" se retrouvent propulsés dans le ciel :-)


Le document est disponible ICI et ça se trouve à la page 99.


Hier soir, j'ai pris un peu de temps pour faire une animation du mouvement de 23882FC. C'est la période favorable pour l'observer car il approche de l'opposition.

Voici une carte du système solaire interne datant de ce 19 Janvier 2016 avec les positions relatives de 23882FC et quelques planètes. Notez l'alignement Soleil-Terre-23882FC, signe que l'astéroïde se trouve quasiment au plus près de la Terre.

Vue 3D du système solaire interne avec 23882FC. Simulation sur le site http://www.minorplanetcenter.net/

Comme la Terre et 23882FC ne tournent pas à la même vitesse autour du Soleil, la distance qui les sépare change en permanence. Parfois ils sont du même côté du Soleil (l'opposition), parfois le Soleil se trouve entre les deux et la distance qui les sépare est alors maximale.

J'ai reconstitué sur le graphique ci-dessous l'évolution de la magnitude de 23882FC (son éclat dans le ciel) au fil du temps. Le nombre sur l'axe des ordonnées représente cet éclat. Plus le nombre est grand et plus l'objet est faible. Un écart de 5 sur cette axe correspond à un rapport d'éclat de 100 fois. La magnitude 19 est 100 fois moins brillante que la magnitude 14 (par exemple).
On en déduit donc qu'en moyenne, 23882FC est 100 fois moins brillant que Pluton dans le ciel (la ligne verte)... Ce n'est pas beaucoup.


Début 2016, l'astéroïde passe sous la barre de la magnitude 19, et il m'est donc possible de le shooter sans trop de difficultés.

Voici donc l'animation du mouvement de 23882FC la nuit dernière. Il s'agit du point qui se déplace au centre de l'image en diagonale. Il se trouve qu'il y a un autre astéroïde dans cette animation. Son nom est 2003 SY70 et il se déplace horizontalement de gauche à droite, en bas à droite de l'animation.

Astéroïde (23882) Fredcourant se baladant au centre de l'image. Crédit image : E. Conseil & Slooh

Le télescope utilisé pour prendre ces images est le même que celui avec lequel je chasse les supernovae et les novae : Un diamètre de 432mm pour une focale de près de 3 mètres, situé aux Canaries et piloté depuis la maison via le site Slooh.com.


Si j'ai voulu aller voir cet astéroïde hier soir (en fait ça fait 6 mois que j'essaye de le choper), c'est parce que depuis quelques mois, j'ai mon passeport de résident de l'astéroïde 23882FC, délivré par l'équipe de l'Esprit Sorcier. 


L'Esprit Sorcier, c'est Fred (de "C'est pas sorcier") qui revient sur le web pour partager à nouveau les Sciences avec le public sous une nouvelle forme, mais toujours avec l'esprit "Sorcier" d'antan. En gros, c'est "C'est pas sorcier", mais sur le web.

J'ai découvert l'Esprit Sorcier via Kiss Kiss Bank Bank, une plateforme de financement participatif sur laquelle l'équipe venait demander l'aide financière du public pour lancer son projet.
En tant que vulgarisateur de la "chose scientifique", et de l'astronomie en particulier, les émissions de Fred et Jamy étaient pour moi un enchantement de chaque semaine. Jamais une émission scientifique n'avait aussi bien fonctionné à la télévision et la voir quitter le PAF il y a quelques années m'a attristé.
J'aurais tant aimé que mes enfants puissent disposer, à leur tour, d'un tel trésor. Bien sûr il reste les DVD, mais quid des nouveaux savoirs ? Qui pour les leur enseigner ?

Alors quand j'ai vu que l'émission tentait un retour sur le web, je n'ai pas hésité longtemps à apporter ma petite contribution. Et comme 3805 autres personnes ont eu la même idée, l'équipe a obtenu beaucoup plus qu'elle n'espérait et a pu lancer le site http://www.lespritsorcier.org/ à l'automne dernier.

Les émissions sont désormais disponibles en ligne et la liste des dossiers ne cesse de s'étoffer. L'air, le climat, les astéroïdes, ... on en apprend toutes les semaines !

D'ailleurs, ne manquez pas le dossier du moment sur l'Esprit Sorcier. Il traite, oh hasard, des astéroïdes et des comètes :-)