17 décembre 2016

Supernovae : Quand l'espace compense le temps

Il y a quelques semaines de cela, j'ai vu passer le tweet ci-dessous et il m'a donné cette idée de post car il me semble que la question posée par Gaia Alerts met en avant quelque chose de contre intuitif : 2 supernovae qu'on voit exploser en même temps dans la même galaxie font-elles un magnifique spectacle pour les éventuelles formes de vie présentes dans ce secteur ?



Traduction : "On voit double ! Gaia a vu 2 supernovae exploser dans la même galaxie. A quoi peut bien ressembler le ciel depuis une planète située entre les deux ?"

En fait, <spoiler>pour la majorité des systèmes planétaires de cette galaxie, les 2 explosions ne sont pas vues simultanément</spoiler>.

Image de Rolando Rigustri montrant la supernova SN2016iae
Source : https://www.flickr.com/photos/snimages/30911219070/


Mais revenons un instant sur cette découverte récente de 2 supernovae dans la même galaxie.
Les 2 supernovae se nomment SN2016iae et SN2016ija, et se trouvent dans la galaxie NGC 1532.
C'est une belle spirale vue de trois quarts.
La première a été découverte le 07 Novembre 2016 par le programme ATLAS (qui cherche des astéroïdes à la base), et la seconde a été découverte le 22 Novembre par Leonardo Tartaglia, un chercheur italien dans une université californienne.
Comme on peut le voir sur son image, et particulièrement celle de droite qui est une soustraction faite entre les 2 autres, il y a deux points noirs distincts, signe de la présence de 2 supernovae sur son image (la nouvelle et celle du début du mois).
De par les observations qui en ont été faites, on sait que la seconde supernova n'était pas visible les 18 et 19 Novembre, et à peine visible le 20 Novembre.
Quant à la première, on ne peut situer la date exacte de son apparition qu'entre le 30 Octobre et le 07 Novembre grâce aux mesures postées sur le site de l'Union Astronomique Internationale. Mais on peut calculer sa date d'apparition probable d'après les observations spectroscopiques qui en ont été faites et il s'agirait du 03 Novembre.

Pour chacune de ces deux supernovae, on a pu calculer leur distance à partir de leurs spectres, lesquels indiquent un redshift (décalage vers le rouge) de 0.004 pour la première et 0.0036 pour la seconde. Le redshift de la galaxie hôte (NGC 1532) vaut 0,003468 et correspond à une distance de 47 760 000 d'années-lumières.
Il faudrait davantage de chiffres significatifs derrière la virgule du redshift pour atteindre une précision de l'ordre d'une année-lumière (ce que l'on ne cherche jamais à faire en pratique).

Les deux supernovae appartiennent bien à NGC 1532.


Voyage à la vitesse de la lumière


Comme vous le savez sans doute, la lumière avance à vitesse constante dans l'espace (~300 000 km par seconde). La distance d'un objet est donc directement proportionnelle au temps qu'a mis sa lumière pour nous parvenir.
Et pourvu qu'ils ne rencontrent rien de super massif sur leur routes, 2 photons partis au même moment dans une galaxie lointaine arrivent au même moment chez nous. (un contre-exemple ici)
Entre NGC 1532 et nous, rien de super massif, donc ça va.


→ Supposons que les deux supernovae explosent exactement en même temps.

Si les deux supernovae sont pile poil à la même distance de la Terre (au jour-lumière près, donc une précision de 1 sur 17.4 milliards), alors nous les verrons apparaître en même temps dans le ciel, augmenter en éclat, puis faiblir jusqu'à disparaître, et tout ceci à peu près de concert.

Si l'une des deux est plus éloignée de nous d'une seule année-lumière (1 sur près de 48 millions), alors sa lumière mettra un an de plus pour nous atteindre. Depuis la Terre, nous verrions d'abord la première exploser, augmenter en luminosité, puis faiblir jusqu'à disparaître. Et pile un an après l'explosion de la première, nous verrions la seconde exploser, augmenter en luminosité, puis faiblir jusqu'à disparaître.
Dans le ciel, les deux événements apparaissent bien distincts.

Poussons le même exemple un peu plus loin. La galaxie NGC 1532 a une certaine épaisseur. Je ne pense pas que cette valeur ait été estimée quelque part, mais si elle est comme pour la Voie Lactée, son ordre de grandeur est de quelques milliers d'années-lumières. Disons 3000 années-lumières.
Mettons l'une de ces supernovae à l'avant de la galaxie (vue de la Terre), et la seconde à l'arrière de la galaxie.
On comprend alors que si les deux explosent en même temps, alors sur Terre les 2 supernovae apparaîtront espacées de 3000 années.


A l'inverse, voir 2 supernovae apparaître en même temps dans une même galaxie ne signifie pas forcément qu'elles ont explosé en même temps. Peut-être, et en général ce sera le cas, que la distance séparant les 2 objets compense exactement l'écart temporel de leurs explosions.

Si elles explosent en même temps, pour les voir apparaître en même temps dans le ciel (le nôtre ou celui d'une autre planète dans une autre galaxie), il faut que l'observateur se situe sur le plan médiateur du segment tiré entre les 2 supernovae (en vert ci-dessous). Ce qui est loin d'être le cas de tout le monde. Seuls les observateurs (point M) situés sur le plan P sont à égale distance de A et de B.


Plan méditeur d'un segment (A et B étant nos 2 supernovae)
Source : http://tanopah.jo.free.fr/seconde/ges3alpha.php

Si elles n'explosent pas en même temps, le plan sur lequel il faudra se situer pour les voir exploser en même temps sera décalé vers l'étoile explosant en second, mais il s'agira toujours d'une petite portion d'univers.


Bref, pour répondre à la question initiale "How would the sky look from a planet in between?" ... la réponse est que pour la plupart des "habitants" de cette galaxie (s'il y en a ), ces 2 explosions stellaires n'auront pas été vues en même temps.
Et pour ceux qui se trouvent entre les deux supernovae, la problématique est la même.

3 décembre 2016

Thomas Pesquet dans la Lune

ISS transitant devant la Lune
(c) Emmanuel Conseil

Depuis son décollage le 17 Novembre de la base de Baïkonour, Thomas Pesquet et la Station spatiale Internationale tournent au dessus de nos têtes, à raison d'un tour de Terre toutes les 90 minutes environ, le tout à 27 000 km/h.
Depuis une dizaine de jours, et pour une bonne partie du mois de Décembre, la Station Spatiale Internationale (ISS) est visible depuis la France en début de soirée. Si on excepte la Lune et Vénus, c'est l'objet le plus brillant du ciel pendant son passage. Et on la repère facilement parce qu'elle bouge vite.

Pour la prendre en photo, ce n'est pas très compliqué. Un appareil photo numérique et un trépied suffisent. Il faut cependant que l'appareil autorise les poses longues, idéalement de plusieurs minutes car l'ISS peut mettre une dizaine de minutes à traverser tout le ciel.

Il suffit alors de commencer la pose juste avant l'apparition de l'ISS et de la terminer quand l'ISS n'est plus visible ou sortie du champ de l'appareil. Comme le champ visé ne bouge pas, au bout de quelques secondes, ce sont les étoiles qui se mettent à filer. Et l'ISS trace sa voie sur l'image, comme ici un passage que j'ai capturé le 04/10/2016 sur une pose de 4 minutes.

Des sites comme Heavens Above ou Calsky permettent de connaître les heures de passage de l'ISS pour un lieu donné. Ensuite, il n'y a plus qu'à repérer la zone d'apparition de l'ISS dans le ciel (avec une carte du ciel par exemple) et attendre l'heure fatidique.

ISS le 04/10/2016 (c) Emmanuel Conseil

Ce 03 Décembre 2016, en début de soirée, Calsky m'annonçait un passage de l'ISS devant la Lune pour 19h08. Ca arrive de temps en temps, et c'est une observation plutôt sympathique à faire.
Notre spationaute français Thomas Pesquet étant en ce moment dans l'ISS, c'était l'occasion de le propulser (virtuellement) dans la Lune, lieu que tout astronaute/spationaute/cosmonaute/taïkonaute rêve de fouler.
Et puisque Thomas rêve aux futures missions vers Mars, les choses étant décidément bien faîtes, Mars rodait également dans les parages, offrant avec la Lune, Vénus et l'ISS un splendide quatuor à observer.

Trajectoire de l'ISS le 03/12/2016 vers 19h10
Source : www.calsky.com
Trajectoire de l'ISS devant la Lune à 19h08
Source : www.calsky.com

Après quelques minutes heures de préparation (inspection du matériel, revue des horaires, choix des cadrages, installation de poste, enfilage de doudoune) vient le moment de l'attente... toujours trop longue. Heureusement que Mars, Vénus et la Lune assuraient le spectacle ce soir.
Et puis l'ISS arriva, à l'heure prévue...

Sur cette pose longue, l'ISS semble traverser la Lune, alors que les étoiles filent à cause de la rotation de la Terre. Sur une quarantaine de secondes, c'est quand même bien visible.

Et pendant qu'un APN shootait l'ISS en grand champ, un autre accroché sur le télescope faisait une vidéo du transit.



Alors l'ISS ne passe pas devant la Lune pour tout le monde en même temps. Il faut être sur une bande bien définie, comme pour les éclipses totales de Soleil, mais on peut réaliser cette observation plusieurs fois par an pas très loin de chez soi.

Si vous voulez voir l'inverse ; la Terre en direct vue depuis l'ISS, il y a un flux video disponible sur Internet dédié pour ça : ISS HD Earth Viewing Experiment. Si l'ISS est dans l'ombre de la Terre, on ne voit rien, mais dès qu'elle repasse du côté éclairé de la Terre, le voyage devient magique.

Direct de la Terre vue de l'ISS 
Source : ISS HD Earth Viewing Experiment


6 novembre 2016

(164121) 2003 YT1

J'avais un peu zappé le retour de l'astéroïde 2003 YT1 près de la Terre quand une alerte reçue via Twitter me réveilla.
A magnitude 10.8, et présentant une déclinaison tout à fait intéressante pour ma latitude, je ne pouvais pas manquer un peu de photométrie sur ce Near Earth Asteroid.
L'orbite de cet astéroïde l'amène régulièrement près de la Terre, et cette année, c'est suffisamment près pour qu'il atteigne une magnitude abordable pour n'importe quel télescope amateur. Et à cette magnitude, le mien peut faire de la photométrie et récupérer une courbe de lumière.

Le principe de la courbe de lumière, c'est de "compter" les photons reçus d'un objet par unité de temps, et de tracer une courbe de cette quantité en fonction du temps.
Pour un objet non sphérique en rotation, la quantité de lumière reçue change en permanence car l'objet tourne sur lui-même. En traçant cette courbe, on a accès à sa vitesse de rotation, et en en compilant plusieurs on peut même déterminer sa forme.
C'est ce qui est fait avec toutes les observations amateurs collectées par l'observatoire de Genève, et ces observations mènent généralement à des publications.

L'intérêt d'observer 2003 YT1 cette année, c'est qu'il ne repassera pas aussi près de nous avant 2073. Quitte à vouloir des données précises sur lui, autant le faire cette année car je ne suis pas sûr que mon agenda soit dégagé pour 2073 ;-)

Le 31/10 ? Réunion familiale loin du télescope. Astéroïde raté.
Le 01/11 ? Belle couche nuageuse toute la nuit. Astéroïde raté.
Le 02/11 ? Il devrait faire moche toute la nuit. Gros flux de nuages venant du Nord pour gâcher la soirée... Sauf que ... au coucher du Soleil, le ciel est super dégagé et pas un nuage à l'horizon.
Je me dis alors que si je peux avoir quelques images, c'est maintenant ou jamais.
A cette heure-là, pas possible d'aller à l'observatoire de Géotopia, il va falloir sortir le T150. Beaucoup plus petit, moins adapté pour cet astéroïde qui a déjà faibli depuis son passage au plus près de la Terre, mais il vaut mieux un petit peu de données pas géniales que rien du tout.

Et la trouée miraculeuse a duré un peu plus de 2h.

Comme l'astéroïde bouge très vite dans le ciel (c'est dû à sa proximité), au bout d'une heure environ il a fallu recadrer l'image pour continuer à l'observer.
D'où 2 champs différents présentés ci-dessous :

Premier champ de la soirée
Second champ de la soirée
Au centre de l'image de gauche, à 1/3 du bord haut, on peut repérer 3 étoiles formant un triangle équilatéral, qu'on retrouve sur l'image de droite, tout en bas à droite.
Au total, ce sont 116 images que j'ai pu prendre entre les passages nuageux.

Avec tout cela, j'ai pu construire une courbe de luminosité pour cet astéroïde.
La principale difficulté était qu'il se présentait comme un trait, et non un point comme d'habitude, ce qui m'obligeait à avoir de grands cercles photométriques. Et dans ce cas, les étoiles passant à proximité étaient attrapées dans ces cercles, polluant ainsi la courbe finale.
La photométrie full-automatique n'étant pas possible, il a fallu y aller image par image.
Les 4 points très en dessous de la courbe correspondent à de tels cas où je ne peux pas séparer l'astéroïde d'une étoile trop proche.
Courbe de lumière de 2003 YT1. Crédit : Emmanuel Conseil
La courbe présente donc 2 maxima et 2 minima, et la période de rotation est quasiment complète.
Dans la presse scientifique, j'avais trouvé une indication de période de rotation de 2.34h trouvée à partir de données collectées en 2011.
Ici je peux seulement dire que c'est légèrement supérieur à 2.25h. Il faudra d'autres observations pour préciser les valeurs. Et pas mal d'autres astronomes amateurs ont capturé cet astéroïde. On trouve quelques belles prises ici :




19 octobre 2016

01net magazine

Le numéro de la première quinzaine de Septembre de 01net magazine est sorti il y a plus d'un mois, avec un p'tit article qui fait plaisir dedans :-)


01net, à la base c'est un magazine qui traite du high-tech, de l'informatique. Le rapport avec l'astronomie n'était pas forcément flagrant. L'article est pourtant orienté sur la location de télescopes en ligne, comme je le fais avec Slooh. L'objectif était de montrer que depuis son ordinateur, sans sortir de chez soi, on pouvait piloter des machines à l'autre bout de la planète, et pourquoi pas comme dans mon cas, faire des découvertes.

Je connaissais le journaliste depuis Pint of Science 2016, le festival mêlant Science et Bière que j'avais co-organisé à Lille en Mai dernier.
Nous avions convenu d'un rendez-vous "plus tard" pour un article et ça m'était complètement sorti de la tête quand il m'a rappelé début Juillet.

Ca a duré 2 petites heures il me semble pour l'interview puis il a fallu trouver un créneau avec un photographe pour illustrer l'article.
C'est à l'observatoire de Géotopia qu'a été prise la photo. Il a fallu des dizaines d'essais pour trouver le bon angle. Il faut dire qu'il n'y a pas beaucoup de place sous la coupole, et l'objectif grand angle utilisé donne une fausse impression d'espace. Bien sûr, ce n'est pas CE télescope que je pilote de chez moi, mais le prix de l'aller-retour pour les Canaries était un peu dissuasif :-)

Le texte est fidèle à ce que nous nous étions dit. Un tout p'tit truc à corriger cependant :
Dans la phrase "Ce palmarès fait de lui l'un des 20 chasseurs d'étoiles les plus actifs au monde", il faut comprendre que c'est pour l'année 2016. Si on regarde le palmarès des plus actifs de tous les temps, donc en gros depuis le début du 20ème siècle, il y a quelques pointures qui sont passées avant moi :-)

Merci donc à Olivier Lapirot pour cette expérience sympathique !
Expérience qui fut renouvelée quelques semaines plus tard avec "Le Parisien Magazine - Aujourd'hui en France", dont la parution ne devrait plus trop tarder.

20 septembre 2016

3 minutes pour ne plus rien comprendre

Une représentation artistique de la supernova ASASSN-15lh | Beijing Planetarium/Jin Ma


Gros pfffffff de désolation aujourd'hui quand j'ai écouté les Bogdanov raconter n'importe quoi (encore) sur une grande radio, sans que jamais personne ne les reprenne.

Dans leur émission "3 minutes pour comprendre" du 19 Août 2016 sur Europe1, ils déroulent les bêtises à une vitesse impressionnante et montrent une fois de plus qu'ils ne maîtrisent pas du tout les sujets en lien avec l'astronomie.

Cette fois-ci, ils parlent sans jamais la nommer de ASASSN-15lh, la supernova la plus brillante jamais découverte.
Or il se trouve que je suis co-auteur du papier de cette découverte, publiée dans la revue Science. Donc le sujet, j'en ai entendu parler ... un peu. Et du coup ça me révolte d'entendre leurs bêtises.

Tout se passe sur ce podcast affligeant :
http://www.europe1.fr/emissions/trois-minutes-pour-comprendre/les-hypernovas-un-phenomene-venu-des-confins-de-lunivers-2824489

00'13 : "Bonjour à toutes, bonjour à tous"

Y'a rien de faux ici. Ils sont polis et c'est très bien :-)
C'est juste pour marquer le début de leur propos, et voir que trèèès rapidement, ça part en vrille.


00'27 : "Cela s'est passé tout récemment dans le ciel, à la fin du mois de Juin"

Le podcast a été diffusé le 19 Août 2016. ASASSN-15lh a été découverte le 14 Juin 2015, soit plus d'un an auparavant. Outre le fait que le 14 n'est pas tout à fait à la fin du mois de Juin, j'ai comme un doute sur le fait qu'ils aient bien compris quand l'événement s'est passé.
Se pourrait-il qu'ils aient enregistré le podcast pendant l'été 2015 ?
A priori non, car l'annonce de la découverte de ASASSN-15lh date bien de Juin 2015, mais le détail de la découverte, son caractère exceptionnel et les données citées par les jumeaux pendant le podcast n'ont été rendus publics qu'à la publication du rapport scientifique... en Janvier 2016. Et le papier était sous embargo. Donc les détails, ils ne pouvaient pas les avoir avant Janvier 2016, ce qui ne collerait pas non plus avec "tout récemment".

00'32 : "Il est un peu plus de 22h30, nous sommes en 2016. Cette nuit-là, les astronomes du monde entier n'en croient pas leurs yeux".

Donc comme je le disais auparavant, vu que l'explosion a eu lieu au printemps 2015, la surprise en 2016 avait fait pschittt depuis longtemps. Oh quelle surprise !! Ben non en fait...
Vous noterez au passage la précision de la date : en 2016 à 22h30.

00'41 : "Là où quelques minutes plus tôt le ciel était encore vide, voilà que vient d'apparaître brusquement une étoile nouvelle"

Je suis déjà désespéré... mais courage !
Alors tout d'abord, le ciel n'était pas vide à l'endroit où l'étoile est apparue, on y voyait jusque là la galaxie APMUKS(BJ) B15839.70-615403.9 (l'un des noms les plus abscons qu'il m'ait été donné de croiser, et pourtant j'en ai vu passer). L'étoile est apparue en surimpression de la galaxie. Voici ce que ça donnait ci-dessous avec l'image avant la découverte à gauche, et l'image après la découverte à droite. Le changement est plutôt subtil.

L'image "avant-après" de ASASSN-15lh. Source : http://www.astronomerstelegram.org/?read=7642

Bref, pas de vide avant l'explosion.
Pour le côté "Suuurrprrisse, quelques minutes plus tôt il n'y avait rien", on prend la même source, c'est-à-dire l'annonce de la découverte ici, et on regarde à quelles dates sont prises les images.
L'annonce est faite le 16 Juin, pour une découverte confirmée le 14 Juin. Et on retrouve sur d'anciennes images allant jusqu'au 18 Mai des traces faibles de l'objet. Il n'y a a priori rien sur les images du 15 Mai.
Donc non, le "quelques minutes plus tôt", c'est du flan.

00'48 : "une étoile nouvelle, très brillante, visible à l'oeil nu"

Hey les mecs, ça va ? Plus c'est gros et plus ça passe ?
Voici le graphe de luminosité de ASASSN-15lh, avec la magnitude en ordonnées sur la gauche :

Courbe de lumière multibandes de ASASSN-15lh. Source : http://arxiv.org/pdf/1507.03010.pdf

Les données prises par l'équipe ASASSN qui se rapprochent le plus de ce que verraient nos p'tits yeux sont les points noirs sur la gauche. Ils utilisent un filtre photométrique vert. Comme l'axe des abscisses représente la date, à gauche c'est le début des observations et la découverte, et à droite c'est la fin des observations, ~140 jours après la découverte.
Donc cette étoile a à peine dépassé la magnitude 17.
Je peux vous renvoyer à un autre article dans lequel je présente une échelle de magnitude. A la magnitude 17, soit ~10 fois moins brillante que Pluton qui est déjà bien palote, on ne peut pas "voir" l'étoile à l'oeil nu. Non. Jamais. C'est 25 000 fois moins brillant que ce que nos p'tits yeux arrivent à voir dans d'excellentes conditions.

Quelqu'un qui suit un peu l'actualité astronomique, et de surcroît quelqu'un qui s'y connaît un peu en supernovae, sait qu'on n'en a observé qu'une seule à l'oeil nu depuis 400 ans : SN 1987A en ... 1987 Et elle ne correspond pas à toutes les caractéristiques dont ils parlent là.
Donc parler de supernova observée à l'oeil nu est clairement un signe qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent. Même bourré, aucun astronome ne se tromperait à ce point.


00'53 : "Or ce qui est incroyable, c'est qu'elle ne brillera pas plus que quelques minutes".

Or ce qui est incroyable, c'est qu'ils arrivent à faire croire qu'ils y connaissent quelque chose en astronomie.
Au moins avec le graphe du dessus, vous savez maintenant qu'on l'a observée pendant au moins 140 jours. Quelques minutes ... c'te blague !


Et ça ne fait que 45 secondes qu'ils parlent !!


00'58 "avant de s'éteindre pour toujours"

Allez, je leur fais une fleur (suis trop sympa). Ces 5 mots sont corrects. Ce genre de supernova, une fois passée la looongue période de visibilité, s'éteint peu à peu pour toujours.


01'02 : "située à plus de 3 milliards d'années-lumières d'ici"

C'est, entre autres avec la brillance de 570 milliards de Soleils, l'info qui atteste qu'ils parlent bien de ASASSN-15lh, mais sans jamais la nommer. Aucune autre supernova ne correspond à ces deux critères très particuliers qui ont été abondamment repris par la presse l'année de leur podcast.


01'07 : "Cette étoile a explosé avant de former ce qu'on appelle un trou noir".

Il est encore un peu tôt pour dire qu'un trou noir s'est formé. D'ailleurs ce n'est écrit nulle part dans le papier (version gratuite ici). Et pour cause : la nature même de l'objet observé est débattue et le papier propose même des scenarii alternatifs au modèle classique de l'étoile qui explose parce que son coeur s'effondre sur lui-même (chapitre 5 page 9)
C'est un poil technique parce que c'est de la Science toute fraîche, en cours de construction. Donc débattue.
Les Bogdanov croient qu'on est ici en présence d'une grosse supernova de type II. Ben c'est plus compliqué que ça.


01'15 : "Cette étoile est ce qu'on appelle une hypernova"

Toujours à la pointe de la Science, les jumeaux n'auront pas remarqué que le terme "hypernova" n'est plus vraiment usité, au profit des "supernovae superlumineuses" (SLSNe)


01'32 : "Si l'un de ces monstres cosmiques explosait, disons, à moins de 3000 années-lumières de chez nous, et bien en 2 secondes il deviendrait des milliards de fois plus brillant que le Soleil"

On parle bien ici de sa brillance intrinsèque, pas de son éclat dans le ciel. Enfin, j'espère qu'ils le font. A 3000 années-lumière, ce serait super brillant, mais 150 000 fois moins que notre astre du jour.
Le choix des 3000 années-lumière signifie t-il qu'on est en sécurité si c'est au delà ? Parce qu'a priori, rien ne justifie ce choix-là.


02'09 : "Et bien un quart d'heure plus tard toute vie serait carbonisée par la chaleur et les rayons gamma"

Alors certes, ces explosions dégagent de la chaleur et plein de lumière à des longueurs d'ondes pas sympathiques du tout. Du genre, des rayons gamma. Mais ces jets de rayons gamma ne partent pas dans toutes les directions. Ils sont focalisés sur un axe polaire et partent dans 2 directions diamétralement opposées, formant 2 espèces de cônes de lumière. Un peu comme ceci :

Vue d'artiste du sursaut gamma de mars 2008 © ESO PR Photo 28/08
Source : notre-planete.info

Il faudrait que l'un de ces "cônes" soit dirigé vers nous (pas de bol) pour que ça fasse vraiment mal. Et ça ferait vraiment mal. Cf l'excellente vidéo du Sense of Wonder sur les rayons gamma.
Donc être à 3000 années-lumière n'est pas une condition suffisante pour nous cramer.

Et à 3000 années-lumières, notre supernova superlumineuse, elle brille comment dans le ciel ?
En utilisant la formule du module de distance, appliquée à une distance de 920 parsecs (3000 années-lumière) pour une étoile de magnitude absolue -23, on trouve une magnitude visuelle de -13.
C'est beaucoup pour une étoile. On ne la louperait pas dans le ciel, même en plein jour. Ça fait grosso modo l'éclat de la pleine Lune inscrit dans un objet ponctuel (à cette distance, ce n'est qu'un point).
De là à nous carboniser par la chaleur...


02'15 : "Un danger terrible, découvert seulement en 1999".

Alors là je suis contraint de supposer que le "danger terrible" dont ils parlent est "les sursauts gamma", ce qui serait cohérent avec la phrase précédente. Je n'en vois pas d'autre compte tenu de la tournure de la phrase.
Là encore ça coince avec les dates. La vidéo du Sense of Wonder sur les rayons gamma retrace l'historique de leur découverte. Ca commence notamment en 1967. Il y a bien un événement important sur le sujet en Janvier 1999 avec l'observation de GRB990123, mais ça ne constitue pas une découverte du danger des rayons gamma. Donc mystère.



Ensuite un bon coup de SF avec l'histoire du bouclier thermique géant pour se protéger des rayons gamma de "ces monstres" qu'on enverrait dans l'espace, pourquoi pas.



03'00 : "Aucune hypernova ne devrait exploser à proximité avant au moins 1000 ans"

L'étoile Eta de la Carène est la plus proche parmi les candidates au très gros boum stellaire "à proximité" de nous. Des candidates à la supernova classique, il y en a d'autres, plus proches, mais quand même suffisamment loin pour qu'on soit en sécurité.
Il n'est pas encore possible de prédire avec précision le moment où une étoile explosera. Au mieux, on arrive à déterminer la chose avec quelques millions d'années d'incertitude. Ce qui est assez peu au regard de la vie des étoiles, mais terriblement long de notre point de vue de terriens. Celles pour lesquelles on sent que la fin est proche (Eta Carinae ou Bételgeuse par exemple) peuvent exploser n'importe quand entre maintenant et dans 10 millions d'années. Mais à ce jour, je ne connais personne qui ait "calculé" qu'on était peinards pour le prochain millier d'années.
Eta de la Carène a failli y passer en 1843, et pourrait remettre le couvert n'importe quand avant l'an 3016... ou pas ... en vrai, on en a aucune idée.


Epilogue

Au final, ça s'appelle "3 minutes pour comprendre" et ça porte bien mal son nom. Et ce n'est pas leur seul fait d'arme, loin de là.

J'ai remarqué qu'aujourd'hui, Florence Porcel en avait rajouté une couche sur une autre de leurs prestations sur Europe1 ici. C'est rigolo et didactique, au moins on apprend des choses. Et encore je la trouve sympa, elle ne révèle que les plus grosses âneries. Y'aurait moyen d'en dire plus sur ce podcast.



Quand on cherche de bonnes sources d'information en français sur l'astronomie (et sur cette étoile en particulier), on peut consulter par exemple le blog "Autour du ciel" de Guillaume Cannat.
Pierre Barthelemy, le "Passeur de Sciences", fait aussi de l'excellent boulot sur son blog.
Il y a aussi le Dr Eric Simon, toujours très didactique sur son blog www.ca-se-passe-la-haut.fr
Je ne vais pas pouvoir citer tout le monde, mais on trouve aussi des vidéastes comme Florence Porcel, déjà citée, et sa Folle Histoire de l'Univers, ou le Sense of Wonder (déjà cité plus haut).


Alors que les frérots parviennent à multiplier les âneries en 3 minutes, Guillaume, Pierre et les autres ne font pas d'erreur sur des articles bien plus longs, sans pour autant retirer toute la beauté des choses du ciel. Bref de l'info sans fioritures ni âneries.



EDIT du 19/05/2020 :

En fait, le texte de leur chronique ci-dessus est quasi intégralement repompé dans un de leurs livres. Qui du livre ou de la chronique radio est arrivé en premier ? Pas bien clair. Ils ont juste changé une date et quelques chiffres et hop, deux fois la même histoire. Mais dans le livre aussi, une grosse supernova le 03 Avril 2003 à 10h37 ... ben ... y'en a pas. Ni à 10h37, ni ce jour-là, ni la veille ou le lendemain. Ça aurait été tellement plus simple de donner son nom pour qu'on la retrouve. Il n'y a eu que 4 "hypernovae" en 2003, et SN2003dh, dont l'apparition date du 29/03/2003 est une bonne candidate à l'entourloupe étant donné toute la littérature qui existe sur cet objet. Mais toujours pas visible à l'oeil nu, loin de là. 
Bref c'est tellement n'importe quoi que ce qu'ils écrivent est invérifiable pour le commun des mortels.

Ça donne un aperçu de leur manière de travailler, à l'opposé de ce qu'est la méthode scientifique. Ça ne remplit pas non plus les critères d'une bonne vulgarisation scientifique.

6 septembre 2016

Astro au camping

L'endroit est plutôt inhabituel : un coin de pelouse, un champ de blé, des moissonneuses batteuses, et au milieu de tout ça : un type avec un télescope.


C'était il y a 3 semaines. J'ai passé 12 jours en camping à la Ferme de Prunay, où nous commençons à avoir nos habitudes. Un camping à la ferme pour se changer les idées, prendre un grand bol d'air, et distraire les enfants.
Et quand je vais à la ferme de Prunay, je n'oublie pas de prendre mon télescope ! Il n'est pas trop grand et se faufile assez facilement dans la voiture.

A la base, je le prenais pour faire de la photométrie et profiter des nuits qui commencent à rallonger pour faire un peu de Science.
Mais en fait, mon APN n'est pas sorti de sa boîte. A 6 reprises, j'ai installé mon télescope près du feu de camp où se réunissaient les vacanciers, et je leur ai montré les étoiles et les planètes.


Il faut dire que Saturne, en reine du soir, a épaté tout le monde. Moi le premier :-)
Le ciel était super stable et j'ai pu pousser le grossissement jusqu'à 187x. On distinguait évidemment très bien les anneaux, mais aussi des différences de couleur dans l'anneau. Et puis quelques satellites de Saturne.

Mars n'était pas en reste, et son disque orangé, bien que petit et éloigné, a ravi tout le monde.

Ce que j'adore avec ce genre de soirée au camping, c'est papoter avec les gens. Devant un tel spectacle, tout le monde est émerveillé et les langues se délient.
Que ce soit en français, en anglais ou en néerlandais, "Ouaaaaaah" se prononce de la même façon (bien que les écritures varient). Et j'en ai eu des "Ouaaaaaah" ! Et énormément de remerciements.
J'avais l'impression de leur avoir apporté quelque chose. Dans le camping, j'étais le "guy with a telescope" :-)


Je leur ai montré Vénus, Jupiter, Mars et Saturne alors que le Soleil était à peine couché. Surprise ! Elles sont déjà là !!
La Lune en très gros plan, ça vaut le détour aussi et au final, c'est surtout ça qu'on me demande.
Des étoiles filantes, nous en avons vu plein. Des satellites, des iridiums, ... le ciel est soudain devenu dynamique pour toutes ces personnes qui regardaient si peu en l'air la nuit.

Bon, et puis j'avais quelque chose à fêter pendant ces vacances :

25 ans, ça commence à compter, et j'ai tout simplement eu envie de me replonger dans l'astronomie de mes 12 ans... contemplative. De mesurer le chemin parcouru et de rêver à la suite.


Liste des découvreurs de supernovae français

Christian Pollas, découvreur de supernovae
Source : http://www.cala.asso.fr/?Wetal08-les-photos

Ca me taraudait depuis quelques temps de faire la liste de mes illustres prédécesseurs dans le domaine de la recherche de supernovae. Je les connaissais pour la plupart, mais n'avais pas encore eu l'occasion de les lister.
Les listes de découvreurs de l'UAI sont bien pratiques(1)(2). Cependant, avec juste un nom de famille, il n'est pas possible de déterminer la nationalité des gens.
Donc je me les suis farcis ... tous ! Heureusement, les mêmes noms reviennent souvent :-)
Ca prend un peu de temps, mais au final j'ai retrouvé ceux que je connaissais, et découvert de plus anciens dont je n'avais pas eu vent.

Les voici triés par date de première découverte

Nom Statut Nombre de SNe découvertes Période d'activité*
Christian Pollas professionnel 100 1955-2007
Charles Bertaud professionnel 1 1963
Alain Maury professionnel 3 1988
Georges Comte professionnel 1 1988
Eric Thouvenot amateur 1 1990
Christian Buil amateur 2 1992-1996
Jean-François Le Borgne professionnel 1 1995
Denis Christen amateur 1 1997
Pierre Antonini amateur 2 2000-2001
Robin Chassagne amateur 14 2000-2003
Alain Klotz professionnel 10 2002-2012
Jean-Marie Llapasset amateur 1 2003
Stéphane Blondin professionnel 19 2004
Joël Nicolas amateur 1 2007
Emmanuel Conseil amateur 8 2013-2020
Damien Turpin professionnel 1 2013
François Kugel amateur 1 2015
* Période pendant laquelle ils ont trouvé des supernovae. Ils sont presque tous encore actifs du point de vue de l'astronomie.

Elle est quand même très masculine cette liste...
Williamina Fleming fut la première femme a découvrir une supernova. C'était en 1895, et c'était la 3ème découverte de SN de l'ère moderne. Depuis il y a eu d'autres découvreuses, mais on attend a priori toujours la première française.


Si à la lecture de ce tableau un découvreur français de SN ne se retrouve pas, ou un découvreur de votre connaissance ne s'y retrouve pas, il faut me le signaler. J'ai pu oublier quelqu'un.

Je ne peux malheureusement pas retrouver les français qui se trouveraient dans des groupes de chercheurs, comme le Dark Energy Survey, le Supernova Cosmology Project, ou encore la High-Z Supernova Search Team, ... qui signent tous leurs découvertes par le nom de leur groupe.

(1) http://www.cbat.eps.harvard.edu/lists/Supernovae.html
(2) https://wis-tns.weizmann.ac.il/